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ÉDITO

Éternel éphémère


Il y a parfois de la cruauté dans les anniversaires : les bougies sont à peine soufflées qu’il faut, avant qu’on ne l’engloutisse, trancher d’un coup de pelle (à tarte) la belle et très éphémère pièce si patiemment et savamment montée.


Mais de la joie aussi : comme le sentiment d’un devoir bien accompli, qui s’est déjoué des obstacles, et vous requinque pour préparer le gâteau de l’année à venir…

C’est avec cette joie que je voudrais fêter avec vous à la fois le trentième anniversaire de la présence à Tourcoing de notre compagnie (qui n’avait que six ans lorsqu’elle s’y est solidement implantée), et le vingtième de La Virgule, depuis que nous avons, avec le Centre culturel de Mouscron en Belgique, décidé de poursuivre sous ce nom et de concert notre aventure, créant ainsi avec succès le premier Centre Transfrontalier de Création Théâtrale.

Pas question encore de faire un bilan, mais on ne peut s’empêcher, en veillant à ne pas se laisser abuser du par le mirage des visions rétrospectives, de faire au moins un point de route : une quarantaine de créations, la fierté d’avoir posé, à travers elles, des questions pour notre monde d’aujourd’hui, autant en servant des auteurs comme Érasme, Diderot, Descartes, Balzac, Flaubert, Pol Bury… qu’en écrivant nos propres pièces, ou encore d’avoir imaginé des spectacles inspirés de paroles directement empruntées aux « gens » du quotidien : ouvriers du textile, habitants de HLM, éducateurs de rue… Le vertige aussi d’avoir eu la chance de poser les tréteaux de nos propres spectacles dans plus de 100 villes, de notre région d’abord puis de la Belgique, désormais pour nous le même territoire, mais des autres aussi, en passant par les incontournables Avignon et Paris et, au-delà de nos frontières, quelques haltes en Allemagne, Luxembourg, Hongrie, Bulgarie, Roumanie, Espagne, Kosovo, Macédoine, Suisse, Syrie… Mais encore ? Plus de 250 spectacles invités, l’ouverture à plus de 200 compagnies, dont une quarantaine de compagnies régionales différentes, autant de belges, une programmation où se mêlèrent autant de valeurs sûres que de jeunes talents qui n’allaient pas tarder à le devenir, comme Vincent Cassel ou Xavier Durringer… Et puis ? un public fidèle fort de 1200 abonnés, plus de 50 collèges et lycées régulièrement visités, une école de théâtre exigeante où se croisèrent en vingt ans près de 450 élèves de tous âges et de tous milieux socioprofessionnels, et tant de choses encore, dont le seul chiffre qui importe mais qu’Il nous peine de ne pouvoir donner avec précision, (car chaque unité mériterait d’être distinguée) : des centaines de milliers de spectateurs.

Ne resterait-il de tout cela que quelques chiffres et un inventaire à la Prévert ? Faudrait-il en faire un livre - fût-il de comptes - ? De toute façon, nous ne pourrions en être les auteurs. Vous, si. Car ce qu’il reste de tout ça ne nous appartient pas, ne nous a jamais appartenu. Nous ne sommes jamais que des passeurs et nous faisons preuve d’un orgueil sans nom quand nous nous affublons parfois du nom de créateurs. C’est donc à vous, spectateurs, qu’il conviendrait de dire ce que vous avez reçu de nous, et qui est à vous.

Alors ? Que vous reste-t-il ?

Rien ? Non ! Mais peut-être très peu. Ou très flou. « - Ah, oui ! Je me souviens. Et c’était dans quelle pièce déjà ? C’est si loin déjà et ça ne se rejoue plus ! »… Peu, c’est vrai, une image, un mot, un rire, une larme… mais parfois de l’essentiel : une trace. Un sillon. Il faut s’y résoudre : « le théâtre, comme l’écrit Antoine Vitez, c’est précisément l’éphémère, il est dans sa nature de disparaître, comme les événements politiques, comme les vies elles-mêmes. » C’est juste : l’éphémère est la matière même du théâtre.

Faut-il s’en désoler ? Bien sûr que non ! Une œuvre qui ne dure pas ne séduit pas moins ! L’artiste Yves Klein créa une œuvre aérostatique qui consista en un lâcher de 1001 ballons bleus ! D’autres sculptent la glace, d’autres réalisent des calligraphies à l’eau réalisées à même le sol qui s’évaporent aussitôt qu’elles ont été écrites… Avec quelle stupéfaction n’ai-je pas appris qu’une des applications pour smartphones les plus prisées des adolescents leur permettait d’envoyer des photos qui s’autodétruisent en quelques secondes une fois parvenues à leurs destinataires… Moi qui pensais que les photos figeaient l’instant pour l’éternité ! Nos ancêtres de Lascaux auraient bénéficié d’une telle trouvaille que les parois de leurs cavernes nous seraient restées vierges !

Il n’y aurait jamais eu d’art sur cette terre sans le désir d’immortaliser l’éphémère. Malheureusement, nous autres théâtreux, nous nous levons avec la même pulsion sans jamais avoir d’un soir à l’autre la certitude d’être entendus, compris, aimés, et sans pouvoir nous bercer de l’illusoire consolation d’une reconnaissance future ! Sur les parois de quelles grottes pourrions-nous figer à jamais le souvenir de nos exploits ? Une vidéo ne rendra jamais compte de ce qui rend le spectacle « vivant ». Certes, nos textes peuvent survivre, mais, façonnés qu’ils seront par la multiplicité des regards et la variété infinie des interprétations, ils seront impuissants à prolonger notre œuvre d’aujourd’hui au-delà du baisser de rideau de la dernière représentation… Pas de traces dans l’histoire du théâtre d’un Gauguin, d’un Vermeer ou d’un Van Gogh : l’éphémère nous prive de toute gloire posthume.

Cela ne nous empêche pas de passer parfois des heures à réfléchir sur le sens d’un mot, l’intonation d’une phrase, la couleur d’un accessoire, le niveau de la musique ou la puissance d’un éclairage. Nous savons bien, comme les enfants, qu’elles crèveront, les bulles de savon que nous envoyons de notre souffle vers les nuages, et cela ne nous empêche pas, comme lui, de nous appliquer ! Comme lui, nous sommes à la fête.

Le théâtre est cette fête, et quoi de plus éphémère ! Mais, comme l’écrivait le dramaturge et sociologue Jean Duvignaud, « si périssable soit-elle, la fête engendre des semences d’idées et de désirs, jusque-là inconnus, et qui, souvent, lui survivent. »
Voilà donc ce qui reste de notre « éphémérité » : des semences d’idées et de désirs. Nous avons bâti cette nouvelle saison, comme les autres, avec nulle autre ambition que celle de semer.
Car il y a de l’éternel dans l’éphémère.

Le 13 août 2018, Jean-Marc Chotteau

Post-scriptum.

À vrai dire mon éloge de l’éphémère a ses limites. Saviez-vous que notre « Centre Transfrontalier de Création Théâtrale » n’est toujours pas, malgré ses succès, une institution pérenne ? Votre Virgule, devenue économiquement fragile depuis l’arrêt du soutien des programmes européens Interreg à la Culture, pourrait demain se transformer… en point final. Sans prétendre à l’éternel et, bien-sûr, au-delà de votre serviteur qui ne l’est pas plus, il est urgent, par respect pour vous, formidable public, d’obtenir de nos partenaires institutionnels l’assurance et les moyens de notre survie.

Certes, nous avons eu les moyens de bâtir cette nouvelle belle saison, et surtout la possibilité de créer en novembre L’École des femmes de Molière, spectacle auquel je vous convie avec un enthousiasme sans pareil. Mais nous n’avons pu l’entreprendre que par des soutiens supplémentaires très occasionnels, notamment de la Ville de Tourcoing, en raison de notre - très éphémère - trentième anniversaire…

Comme toute institution théâtrale il nous faut durer pour pouvoir continuer à offrir… ce qui ne dure pas ! Mon équipe et moi-même attendons avec impatience la certitude de pouvoir, avec vous, souffler dans un an notre trente-et-unième bougie.